Libération de Givors : 70 ans après, plus jamais ça

Libération de Givors : 70 ans après, plus jamais ça

Samedi 6 septembre, j’ai été très heureux et fier d’officier la cérémonie du 70ème anniversaire de la Libération de Givors, en présence d’élus de la majorité municipale et des communes voisines, et d’une assistance givordine nombreuse.

J’ai tenu à remercier de leur présence :

Photo_136.jpg- Luc François, maire de Grand Croix,
– Jean-Paul Piquet, maire de Saint-André la Côte,
– Guy Martinet, maire de Loire sur Rhône,
– Gérard Vincerot, adjoint à la mairie de Saint Romain en Gal,
– Louis Soulier, adjoint en charge des anciens combattants, et les élus présents,
– Paul Vallon, président de l’ANACR et du Musée de la résistance et de la déportation,
– Albert Kouzoubachian, représentant de la FNDIRP,
– Antoine Favre, représentant de la délégation du Souvenir Français,
– Vincent Boyet, ancien résistant et dernier déporté givordin, et toute sa famille,
– La Philar et les chœurs de Givors.

Libération de Givors : 70 ans après, plus jamais ça

 

 

 

 

Et à excuser :

● Jean-François Carenco, Préfet de région, Préfet du Rhône,
● Yves Pron, président de la FNACA,
● Louis Chignier, président de l’ANCAC.

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Après avoir inauguré, à 10h30, le nouveau square Vincent Boyet, ancien résistant et dernier déporté Givordin, accompagné de toute sa famille, nous nous sommes rendus, à 11h, place Jean Jaurès, crypte du souvenir, pour prononcer les discours de ce 70ème anniversaire emprunt d’émotion et de solennité.

Retrouvez ci-dessous mon intervention :

Photo_056.jpgC’est dans une liesse populaire toujours intacte au cœur de notre mémoire collective qu’il y a 70 ans, Givors était libérée.

Pourtant, le 28 août 1944, la population givordine est une nouvelle fois appelée à rejoindre les abris, car une importante colonne allemande était annoncée à hauteur de Sainte-Colombe.

A Bans, les résistants des Forces Françaises de l’Intérieur, soutenus par un appui aérien allié, engagent les combats afin de bloquer les Allemands.

Au même moment, au Pont-Rompu, l’ennemi se heurte à l’Armée Secrète de la Loire.

Libération de Givors : 70 ans après, plus jamais çaLes différents combats provoquent la fuite des dernières unités ennemies, et le 2 septembre, vers midi, le Comité de Libération présidé par Marius Jeampierre s’installe enfin et définitivement en mairie.

En fin d’après-midi, le 1er Régiment de Fusiliers Marins arrive par la RN 86, les soldats et résistants des forces françaises sont alors accueillis en héros par une population givordine en liesse.

Une joie d’autant plus grande que les derniers mois de l’occupation avaient été un véritable enfer pour les Givordines et les Givordins.

Libération de Givors : 70 ans après, plus jamais çaGivors marquée par de terribles bombardements alliés.

Givors marquée par les mises à feu et les pillages systématiques perpétrés par les troupes allemandes en déroute.

Givors qui voyait ses plus valeureux enfants traqués, arrêtés, déportés et tués.

Faut-il rappeler le sacrifice de notre ville qui a perdu 153 de ses habitants, 29 déportés dont 14 morts en déportation, et 1252 personnes dont 446 enfants sinistrées par les bombardements ?

Photo_075.jpgVoilà pourquoi les monuments et les stèles qui jalonnent nos quartiers, les différentes plaques de rue et plus récemment l’esplanade de la résistance et de la déportation, portent les noms de nos martyrs givordins et rappellent chaque jour aux passants que Givors et ses habitants ont payé un lourd tribut lors de la seconde guerre mondiale.

Chaque année, depuis 70 ans, la commémoration de la Libération de Givors est une journée émouvante, particulièrement dense et particulièrement importante pour notre ville.

Particulièrement dense car, chaque année, nous effectuons avec les anciens combattants, les élus, les associations et la population différents pèlerinages sur les lieux des maquis givordins.

Photo_099.jpgEt une journée particulièrement importante, car le devoir de mémoire que nous devons transmettre aux jeunes générations doit permettre à chacune et à chacun d’entre nous de mieux appréhender notre histoire afin de mieux comprendre le présent, et ainsi de mieux préparer notre avenir.

Passé, Présent, Avenir, toute l’histoire de Givors est faite de cette fraternité et de cet humanisme, qui sont des valeurs fondamentales pour le bien vivre ensemble.

Participer aujourd’hui à cette journée de commémoration, c’est bien évidemment rendre hommage à toutes celles et tous ceux qui ont donné leur vie pour la libération de Givors et de la France mais aussi pour faire vivre ces valeurs fondamentales et les idéaux de liberté, de démocratie et de paix.

C’est dans cet esprit que notre municipalité a souhaité rendre hommage à un résistant et déporté givordin, Vincent Boyet, venu aujourd’hui accompagné de sa famille, et que je remercie de leur présence.

Photo_108.jpgVincent Boyet est né à Givors en 1925.

Jeune « métallo » à Fives-Lille, il choisit dès l’âge de 18 ans la voie de la résistance, en s’engageant volontairement, en octobre 1943, dans les Francs Tireurs et Partisans (FTP).

Alors que certains se compromettaient dans la collaboration avec l’occupant et que d’autres refusaient de s’engager, il fallait un véritable courage pour savoir dire NON à l’inacceptable.

Après avoir participé à de nombreuses actions dans le maquis givordin, Vincent Boyet est arrêté, par les gendarmes de Vichy, les armes à la main avec 5 autres Givordins, en mai 1944 à Millery, et est incarcéré à la prison Saint Paul de Lyon.

Photo_114.jpgLivré aux Nazis, il est torturé puis déporté dans le sinistre camp de concentration de Dachau.

Transféré au camp de travail de Kempten pour des travaux forcés, il réussit à s’échapper puis est libéré par l’armée américaine.

Malheureusement, il ne reverra plus jamais ses 5 compagnons d’infortune.

En mai 1945, lors de son retour en France, dans sa ville de Givors désormais libérée, Vincent est, comme tous les déportés survivants, amaigri et marqué par toutes les épreuves et les souffrances qu’il vient d’endurer.

Le Comité de Libération de Givors l’aide à passer cette difficile et douloureuse épreuve, et après de longs mois de convalescence, il peut réintégrer Fives Lilles puis il entre, en 1952, à la SNCF.

Durant de nombreuses années, il préside la section Givors de la Fédération Nationale des Déportés et Internés, Résistants et Patriotes, et cèdera la présidence à François Ravot qui nous a malheureusement quittés il y a un an.

Photo_131.jpg- Décoré de la Croix du combattant volontaire de la Résistance,
– Décoré de la Croix de guerre,
– Décoré de la médaille militaire,
– Décoré de la médaille de la déportation,
– et promu chevalier puis officier de la Légion d’honneur,

Vincent Boyet est

– un homme qui a su refuser l’occupation,

– un homme qui a su prendre ses responsabilités en s’engageant jeune dans la résistance,

– un homme qui a souffert dans sa chair pour qu’aujourd’hui nous puissions vivre libre,

– un homme, enfin, qui n’a jamais cessé de transmettre les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité et de paix aux jeunes générations dans les établissements scolaires givordins et des communes voisines.

C’est évidemment un grand honneur pour notre ville que de compter parmi ses enfants un homme tel que lui.

Photo_161.jpgMerci à toi Vincent, merci à ta famille d’être présents pour ce 70ème anniversaire de la Libération de Givors et merci d’avoir accepté de donner votre nom à un square de notre ville.

Ce square, mon cher Vincent, c’est le lieu même de ta naissance.

Désormais, il rappellera ce message que tu a transmis quand tu es revenu des camps de la mort : « plus jamais ça ».

Mesdames, messieurs, chers amis,

70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous faisons, une nouvelle fois, une halte dans la marche du temps.

Nous le faisons car en cette période de rentrée des classes, il est de notre devoir de dire aux jeunes générations, qu’il y a 70 ans, notre ville était libérée par des soldats et des résistants à peine plus âgés qu’eux.

A peine plus âgés qu’eux, à l’exemple de Vincent Boyet âgé de 18 ans.

Photo_141.jpgA l’exemple de Joseph Longarini, Jean Vinson, Renée Peillon, Albert Umano, Charles Simon, Michel Alarcon, Camille Vallin, Paul Vallon, Anne-Marie Drevet, François Ravot, Charlotte Bazaille, et de bien d’autres Givordines et Givordines, qui ont libéré notre pays.

Des résistants et des soldats qui s’étaient rassemblés dans toute la diversité du genre humain pour défendre et promouvoir ces idéaux si précieux que sont la liberté, la justice et la paix.

– Qu’ils soient homme ou femme, jeune ou plus âgé,
– Qu’ils soient Français d’origine, Français d’adoption ou étrangers,
– Qu’ils soient communistes, gaullistes, sociaux démocrates ou sans partis,
– Qu’ils soient athées, juifs, musulmans ou chrétiens,

Toutes et tous ont eu le mérite et l’intelligence de mettre leurs différences politiques, religieuses ou ethniques au service de la Liberté et d’un idéal commun qui s’appelait la France.

Libération de Givors : 70 ans après, plus jamais çaCe 70ème anniversaire de la Libération de Givors est aussi

– le 70ème anniversaire du débarquement du 6 juin 1944 et le 70ème anniversaire du Conseil National de la Résistance,

– C’est aussi le centenaire de l’assassinat de Jean Jaurès et de la véritable boucherie que fut la Première Guerre Mondiale.

70 ans et 100 ans après,

● Qu’a-t-on appris des guerres qui ont embrasé le siècle dernier et décimé des dizaines de millions d’êtres humains ?

● Qu’a-t-on retenu des messages et des valeurs qui nous ont été légués par toutes celles et tous ceux qui ont connu l’innommable ?

Finalement, qu’a-t-on retenu de toutes ces tragédies ?

– Notre monde actuel est marqué par la montée dangereuse des guerres qui frappent plusieurs pays et assassinent leurs peuples,

– Notre monde actuel est marqué par des extrémismes et des fanatismes de toutes sortes,

Photo_183.jpg- Notre monde actuel est marqué par l’incroyable résurgence des égoïsmes, des chauvinismes, du racisme et de l’antisémitisme.

Voilà pourquoi rappeler les horreurs de l’histoire ne peut que servir à mieux construire le présent et préparer un avenir qui permette à nos enfants et petits-enfants de vivre dans monde où priment la paix, la justice, la tolérance, l’égalité et la démocratie.

Mesdames, messieurs, chers amis,

A l’heure où des conflits armés ravagent tant de pays,

A l’heure où les fanatismes et les intégrismes meurtrissent, divisent et assassinent tant de peuples, il faut rappeler à notre jeunesse que la liberté est aussi facile à perdre que difficile à retrouver.

Aujourd’hui, comme hier, certains agitent les mêmes peurs et les mêmes épouvantails.
Aujourd’hui, comme hier, ce sont malheureusement les mêmes artifices et les mêmes mensonges qui sont proférés et qui ont permis au fascisme et au nazisme de se hisser aux plus hauts rangs de l’Etat.

« Pas d’oubli », ces mots inscrits sur le mémorial du camp français de Drancy ont une résonance encore plus importante aujourd’hui.

● Pour les plus anciens, il faut donc se souvenir.

● Et pour les plus jeunes, il faut apprendre qu’en 1933 Hitler jeta la minorité juive en pâture à tous ceux qui désespéraient et qu’aujourd’hui ce sont d’autres « prétendus immigrés » qui sont rendus responsables de tous les maux et de toutes les difficultés.

Voilà pourquoi, quand elle est venue à Givors, Lucie Aubrac avait raison de dire que le verbe « résister » doit toujours se conjuguer au présent.

Résister en luttant contre tous ceux qui nourrissent la haine de l’autre,

Résister pour que notre République laïque reste un phare qui éclaire notre société,

Résister pour continuer à transmettre nos valeurs de liberté, de paix et de démocratie,

Résister enfin pour donner le sens et la force nécessaires au vivre ensemble auquel aspirent nos concitoyens.

Chers amis,

Dans les périodes où les valeurs humaines sont mises à mal, comme aujourd’hui :

– la seule boussole qui doit nous guider, c’est la boussole du respect mutuel,

– les seules valeurs qui doivent nous éclairer sont les valeurs de liberté et d’égalité,

– et les seuls comportements qui doivent nous animer sont des comportements de fraternité et de solidarité.

C’est ainsi, et ainsi seulement, que nous consoliderons les bases d’une société laïque et démocratique.

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Accéder ci-dessous au discours de Vincent Boyet, ancien résistant et dernier déporté givordin, lu par son fils Pierre :

Monsieur le Maire,
Monsieur l’adjoint en charge des anciens combattants,
Mesdames Messieurs les élus,
Monsieur le Président de l’ANACR,
Monsieur le Président de la section FNDIRP du Rhône/Isère,
Mesdames, Messieurs, Chers Amis,

Septembre 1943, j’ai  17 ans, je vis avec ma mère veuve et mes deux sœurs à Givors rue Jean Ligonnet, Je travaille comme tourneur débutant à Fives-Lille mon certificat d’études primaires en poche. Mes deux frères ont quitté la maison.

Nous partons en bus pour les vendanges dans le beaujolais à Juliénas et retrouvons des réfractaires au STO. Nous couchions dans la salle des fêtes ou un portrait du maréchal Pétain trônait sur un mur. Un soir un vendangeur lance une pierre sur le cadre, puis des chaussures. Le cadre se brise, tombe à terre, la photo est brûlée. Il y a enquête… Personne ne parle.

Retour à Givors, je rejoins les FTP (francs tireurs partisans). Je rentre en résistance. A l’usine nous sabotons les machines outils, nous mettons des tracts dans les placards pour appeler les collègues de travail à la résistance. Nous participons à des attentats.

29 mars 1944 je reçois l’ordre de récupérer des tickets d’alimentation avec deux copains Fernandez et Clémente pour nourrir les membres du maquis de l’Azergues.

Un convoyeur venant de la Préfecture de Lyon devait passer en moto à Millery.
Planqués le long du cimetière, le garde champêtre avait été prévenu, il a averti les gendarmes. Ils sont arrivés à trois voitures.  Sous les coups de feu Fernandez a pu s’enfuir.

J’ai reçu un coup de crosse derrière la tête, je suis tombé. Le garde champêtre m’a relevé et tabassé. Nous étions en sang.  Dans les locaux de la gendarmerie de Givors les gifles, les coups reprennent, j’ai les lèvres fendues. Nous ne parlerons pas.

Le jour même, un camion nous emmène à la prison Saint Paul de Lyon ou Fernandez nous rejoindra plus tard lui aussi arrêté avec d’autres résistants : Bousquenot, Perrat, Raffin.

29 juin 1944 Branle bas de combat à la prison Saint Paul.
Nous embarquons 750 sans ménagement dans un train à la gare de Perrache pour une destination inconnue. Trois  jours de voyage entassés dans des  voitures de 3ème classe. Une douzaine  par compartiments. Pas d’eau, pas de nourriture, pas de sanitaire, promiscuité insupportable sans hygiène. Surveillé à chaque extrémité par les allemands armés de mitrailleuse. Nous faisons de nombreux arrêts tout au long du parcours. En plein soleil ou en pleine nuit, le convoi stop, étant attaqué très souvent. Nous sommes tous déshydratés. Le terme de notre voyage Dachau.

Nous débarquons ce matin du 2 juillet hagards. Tous ces gens habillés en rayés « bleu et blanc ». Une odeur insupportable de chair brûlée nous indispose.

Où sommes nous avec tous ces bagnards ?
Parqués sur une grande place. Tous nus comme des vers, debout à attendre pendant des heures. Des gardes habillés en rayés arrivent, tondeuses et seaux remplis de grésil en main. Nous sommes tondus de tous nos poils, désinfectés au grésil passé au pinceau. Nous avons la peau en feu. Ceux qui possédaient de l’or des bagues ou des dents  sont dépossédés de leur bien. On nous  distribue une paire de galoches, un pantalon, une veste, un calot tous ces vêtements rayés de bleu et de blanc.

J’ai un triangle rouge cousu sur le côté gauche de la veste signifiant que je suis un déporté politique, avec  un numéro cousu au dessus 75996 que je n’oublierai jamais.

Nous avions perdu en une journée notre personnalité. Nous étions devenus des numéros, des déportés.

Le camp comptait 34000 déportés de toutes nationalités à notre arrivée. Il était prévu pour 9000. Nous sommes affectés au block 19, salle 17 avec une couverture par personne et de la paille comme matelas sur nos châlits en bois.

Debout 5 heures du matin, des appels interminables, coucher 22 heures avec pratiquement rien à manger.

Les nazis avaient besoin de main d’œuvre en cette année 1944. Les plus anciens nous donnent des conseils : vous dites que vous êtes des agriculteurs, vous pourrez manger à votre faim. Début août nous sommes triés comme du bétail. Un SS parlant très bien le français me demande mon métier. Je ne peux pas mentir : « tourneur ». Séparé des copains, je suis dirigé dans un commando de travail forcé à Kempten.

Je ne reverrai jamais les Givordins. Ils seront tous morts, exterminés en Tchécoslovaquie.

Nous débarquons au camp de Kempten. Un hangar à bestiaux pour logement. Des châlits en bois couverts de paille. Les latrines, au fond du hangar : une planche posée sur des moellons au- dessus d’une fosse. L’odeur est insoutenable. Nous partageons notre bâtiment avec quelques espagnols. Un autre bâtiment abrite des russes, des polonais, des tchèques, des italiens, des yougoslaves. Nous sommes 300 français. Je partage mon châlit avec André Falcoz de Vénissieux. Nous avons le même âge, nous mettons nos 2 couvertures en commun pour avoir plus chaud. Nous partagerons tout dans cet enfer.

Lever 5 heures du matin. Pour le petit déjeuner, une espèce de tisane tiède. Le déjeuner un morceau de pain noir et de la margarine. Le soir une soupe ou plutôt un jus marron tiède avec quelques légumes. Des appels interminables, debout par tous les temps le matin et le soir. L’hiver 45 fut très rude en Bavière.
Mon premier contact avec l’usine fut un calvaire. Je reste debout devant un tour, sans savoir l’utiliser. Je suis foutu, j’ai menti, je vais mourir…  Un français tourneur professionnel s’approche : » t’en fait pas p’tit je vais te montrer, nous faisons toujours les mêmes pièces pour l’industrie ».  Mon apprentissage n’a duré que quelques heures. Dans ces conditions on apprend vite et bien.

Nous travaillons 12 heures par jour pour les usines BMW sauf le dimanche.
Un soir en rentrant du travail, je remarque une charrette remplie de choux sur la place d’appel. Je n’ai pas une seconde d’hésitation. Mon estomac me commande d’en voler un. Mon butin sous ma veste me vaut la mort si je suis découvert par le kapo. Pendant l’appel 2 ou 3 copains se collent à moi. Ouf, nous sommes à l’intérieur avec mon trophée. Nos prochains soupers seront des « soupers fins ». Nous mâchons avec nos voisins de chambrée des feuilles de chou, cru, sans assaisonnement accompagné de notre bouillon infâme.  Parfois en allant travailler nous arrachions au péril de notre vie des pissenlits le long des chemins. Nous mâchions longuement en marchant sans se faire remarquer ce met de choix.
Nous devions survivre coûte que coûte par tous les moyens.

Nous sommes couverts de poux, pas d’hygiène, pas de nouvelles de France, pas de courrier et bien sur pas de colis.

Un matin d’hiver je me lève avec une douleur à l’aine. Je ne peux pratiquement plus marcher. Je suis foutu. Un déporté français est médecin. Il m’ausculte. Le diagnostic tombe sans appel : Vincent « t’as un abcès, il faut l’ouvrir le plus tôt possible ». Pas de radio, pas de prise de sang, pas d’anesthésie, pas d’hésitation. Deux copains me tiennent par les épaules. L’abcès est crevé, je n’ai plus de larmes pour pleurer. J’aurai droit à une semaine de repos. Je ne sais par quel miracle je retourne sur mon tour, un tirant la jambe, mais guéri.

Les bombardements sur Munich sont de plus en plus fréquents en ce mois d’avril 1945. Les SS sont nerveux, nous espérons la fin du cauchemar.

Un soir nous sommes tous rassemblés par nos geôliers. Nous partons à marche forcée. Les SS tuent leurs chiens pour que l’évacuation soit plus rapide. Les combats sont tous proches. Les SS se sauvent comme des lapins craignant pour leur vie. Nous sommes seuls dans un petit bois, toute la nuit. Au petit matin des camions approchent. Les américains nous libèrent. Nous ne les intéressons pas, ils poursuivent nos bourreaux.  Nous avons récupéré des boites de ration pour manger. Impossible de les ouvrir, nous n’avons aucun outil. Nous arrivons en zone française, Désinfectés, rhabillés nous reprenons goût à la vie, à la liberté.

8 mai 1945, nous sommes à Strasbourg le jour de l’armistice. Nous devons passer par Paris, à l’hôtel Lutécia, ordre du gouvernement. Nous décidons de rentrer directement dans nos foyers. Dans le train pour Lyon, les viennois, les stéphanois, les lyonnais, mon ami André de Vénissieux, les gars de Rive de Giers, de Saint-Chamond et moi voyageons hébétés, hagards, comme dans un rêve…

A Perrache nous nous séparons en jurant de nous retrouver très bientôt.
Je descends du train à Canal. J’aperçois sur le quai une silhouette, ma mère. Elle venait tous les jours espérant un miracle, me revoir. Je m’approche, je suis tout près. Deux mots me cingle les oreilles : « Bonjour Monsieur ».
« Man c’est Vincent ».
« Vincent mais qu’est ce que tu ressembles ».

Nous sommes sur le quai de la gare, dans les bras l’un de l’autre, les yeux plein de larmes. C’est une renaissance dans les bras de ma mère.

Je retrouve mes sœurs, la famille, les amis, les voisins. Le cœur ni est pas. Givors est libéré depuis 8 mois. Les gens ont repris leur vie, leur travail. Je suis regardé comme une bête sauvage sortant de l’enfer.

Le comité de libération de la ville de Givors me permet d’aller me reposer à La Clayette en Saône et Loire pendant un mois. Je reprends des forces chez nous quelques mois. Mais il faut gagner de l’argent pour vivre. L’usine de Fives lille m’embauche à nouveau.

En 1947, j’épouse Denise, nous aurons 2 garçons Pierre et Marc.

En 1952, je rentre à la SNCF, Chasse, Badan puis de nouveau Chasse ou je prendrai ma retraite à 55 ans.

J’aurai l’honneur de présider la FNDIRP du Rhône section de Givors. Plusieurs pèlerinages à Dachau, le dernier en 2005 avec Romain et Pierre sous l’égide de l’amicale des anciens déportés de Dachau. Romain a réalisé un travail de mémoire très intéressant.

J’ai informé la jeunesse en animant des conférences dans les écoles de la région : Givors, Grigny, Mornant, Vienne.

Je voudrais tous vous remercier pour votre participation à cette journée du souvenir.

En premier lieu toi Martial pour ton initiative. Je suis très heureux et surtout très honoré d’avoir une « parcelle » de la ville de Givors à mon nom. C’est un grand honneur et j’y associe mes copains, ceux qui ne sont jamais revenu de l’enfer.

Merci à tous les élus de la ville de Givors.

Merci à toi Paul Vallon, gardien des souvenirs au musée de la résistance que tu présides.

Merci à toi également Albert Kouzoubachian qui préside les destinées de notre association.

Je remercie tous les membres de ma famille. Mes 2 belles filles France et Christiane mes 4 petits enfants : Gaenael, Maud, Julie, Romain et leur conjoints. Je suis très fier de leur réussite. Sans oublier mes 6 arrières petits enfants : Milo, May Lise, Clément, Camille, Samuel et Alban, le vrai bonheur quand ils viennent me rendre visite.

Merci au personnel de la résidence de l’Argentière de Vienne, ma nouvelle demeure, de s’être déplacés en nombre.

Merci à toutes les personnes qui ont permis la réussite de cette journée.

En conclusion, je voudrais faire passer un message. Chaque jour les chaînes d’infos en continue nous parlent des guerres aux 4 coins de la planète. Des camps de concentrations existent encore de nos jours. Des êtres humains sont torturés, battus, enlevés, tués pour leurs idées. Je désire faire un vœux : « plus jamais ça ».

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