Il y a quarante ans, la bataille de l’IVG

Il y a quarante ans, la bataille de l’IVG

Il y a tout juste 40 ans, le 26 novembre 1974, Simone Veil, magistrate de carrière, ministre de la santé marquait l’histoire de la France en défendant un projet de loi pour la légalisation de l’avortement.

Après de houleux débats à l’Assemblée, la loi Veil est adoptée le 17 janvier 1975. Auparavant interdite, et même passible de la peine de mort pour les «faiseuses d’anges», l’interruption volontaire de grossesse devient légale.

Le droit à l’IVG est un droit fondamental qu’il faut aujourd’hui célébrer et réaffirmer.

Le pouvoir de disposer librement de son corps et de maîtriser son destin de femme et de mère ont été obtenus après des combats et des luttes qui ont fortement marqué notre pays et notre société.

Mais ces avancées sociales et progressistes sont aujourd’hui menacées par des courants conservateurs et d’extrême droite, en Europe et en France, qui veulent remettre en cause des droits et des acquis dont beaucoup de femmes dans le monde, victimes de lois et de pratiques inhumaines, souhaiteraient disposer.

« Une moitié de l’espèce humaine est hors de l’égalité, il faut l’y faire rentrer : donner pour contrepoids au droit de l’homme le droit de la femme », disait Victor Hugo dans son recueil « Actes et paroles », publié en 1876.

A l’évidence, sur cette question comme sur beaucoup d’autres, nous devons rester mobilisés et vigilants afin que les droits acquis ne soient pas remis en cause et soient même développés pour tous et pour les femmes en particulier.

Retrouvez ci-dessous l’article du journal l’Humanité de ce jour qui décrit cette bataille pour l’IVG :

Il y a quarante ans, la bataille de l’IVG

Simone Veil, à la tribune de l’Assemblée nationale pour défendre le projet de loi sur le droit à l’avortement, le 26 novembre 1974.

Le 26 novembre 1974, une femme, Simone Veil, ministre de droite, vient devant les députés défendre un texte « reflet de ses convictions personnelles ».

Ce 26 novembre 1974, en montant à la tribune de l’Assemblée nationale, Simone Veil sait qu’elle va passer des heures difficiles. Elle, magistrate de carrière, jamais élue députée, mais devenue quelques mois plus tôt ministre de la Santé, va pourtant surprendre son monde, marquer l’histoire de la société française, et devenir l’une des plus grandes figures du progressisme au XXe siècle, en faisant adopter la loi qui reconnaissait aux femmes le droit d’interrompre une grossesse non désirée.

Si elle sait qu’elle va au-devant de débats durs et acharnés, c’est que la situation sur le sujet est déjà explosive. Le député UDR (droite) Lucien Neuwirth, qui avait défendu en 1967 la loi sur la contraception, l’a prévenue : « Vous verrez, cette question soulève une violence forte. » Tout le monde sait que 300 000 Françaises subissent chaque année une IVG clandestine. Les plus fortunées se paient le voyage vers l’Angleterre ou les Pays-Bas où l’opération est légale. Les autres cherchent des médecins qui, par solidarité ou par opportunité lucrative, acceptent de pratiquer l’acte. Les plus démunies se rabattent sur les dangereuses aiguilles à tricoter des « faiseuses (et des faiseurs) d’anges ». La loi de 1920 interdisant l’avortement n’est plus efficiente dans une société qui, depuis la fin des années 1960, bouge plus vite que jamais. « Dans les périodes les plus actives de l’action répressive, les sanctions ont frappé quelque cinq cents personnes, alors que trois cent mille avortements clandestins se pratiquent chaque année, reconnaît le ministre de la Justice, Jean Lecanuet. Le législateur remplit-il son rôle en maintenant une loi qui n’est plus respectée ? »

Mais si Simone Veil est consciente de la férocité des débats qui l’attendent, c’est qu’elle a vu ce tract distribué par un groupe baptisé Laissez-les vivre, illustré d’une photo immonde montrant « l’écartèlement violent » d’un foetus d’un mois et demi lors d’un avortement par aspiration. Elle a lu la lettre adressée aux parlementaires par le Conseil national des médecins (parmi les praticiens dans l’hémicycle, 22 voteront pourtant pour le projet de loi, 20 contre). Elle a pris connaissance, la veille, d’une longue déclaration de la Congrégation pour la doctrine de la foi, chien de garde du dogme catholique au Vatican.

Elle sait aussi que la majorité dont est issu le gouvernement auquel elle participe ne la soutiendra pas, au-delà d’une poignée d’esprits un peu plus indépendants et avancés que la moyenne de leurs collègues. Au sortir d’un Conseil des ministres restreint, Jean Lecanuet a eu une formule en forme de baiser de Judas : « En morale, l’avortement demeure une oeuvre de mort. La notion de vie est sacrée pour le croyant, mais l’homme politique ne peut pas ignorer la réalité sociologique. »

Ce 26 novembre 1974, en montant à la tribune de l’Assemblée, Simone Veil ne sait pas ce qu’il adviendra de son projet de loi. Le président de la République, Valéry Giscard d’Estaing lui-même, était resté prudent un mois plus tôt, en déclarant dans le Monde, à propos du projet de sa ministre de la Santé : « Certains (…) s’étonnent que l’on puisse, ici ou là, accepter qu’un texte ou une proposition que nous faisons soit rejeté ou écarté par le Parlement. Je considère cela, sur certains sujets, comme naturel. » Dans la Croix, le député de l’Aveyron, Jean Briane (droite), prophétise : « Si une majorité se dégage pour voter ce texte, ce ne sera pas, disons-le, la majorité présidentielle. »

Et, de fait, durant les trois jours que dureront les débats, c’est le propre camp de Simone Veil qui combat son projet. Un festival de machisme (« La femme s’épanouit en donnant la vie », Louis Donnadieu, député UDR du Tarn), d’outrance (« Supposez que l’on retrouve l’un des médecins nazis qui a encore échappé au châtiment, l’un de ces hommes qui a pratiqué la torture et la vivisection humaine. Y a-t-il une différence de nature entre ce qu’il a fait et ce qui sera pratiqué officiellement dans les hôpitaux et les cliniques de France ? » Jean-Marie Daillet, député de la Manche), ou de bigoterie (« La loi divine, la loi suprême, la raison interdisent de toucher à la vie », Jean-Marie Caro, Bas-Rhin ; « Cette nouvelle religion qui est née et dont le dieu s’appelle le sexe », Albert Liogier, Ardèche…). Mais le grand argument des opposants, c’est la « dénatalité », la peur panique du déclin démographique. Là encore, la droite opposée à l’IVG ne fait pas dans la dentelle, comme le député Foyer, qui assure qu’en URSS où l’avortement est libre, on a dénombré en une année six millions d’avortements pour quatre millions de naissances. Mais, en montant à la tribune de l’Assemblée nationale, ce 26 novembre 1974, Simone Veil sait déjà qu’elle aura des soutiens forts.

Le PCF s’est sans doute montré le plus fervent défenseur du droit à l’IVG.

Quelques-uns dans son camp. Mais les plus nombreux, ceux qui emporteront la victoire, venant de l’opposition, unanime. « Une majorité de circonstance, certes, mais qui s’oppose à la partie la plus importante, mais la plus rétrograde, la plus réactionnaire de la majorité parlementaire », explique alors Robert Ballanger, président du groupe communiste. Le PCF s’est sans doute montré le plus fervent défenseur du droit à l’IVG, traquant tous les amendements qui dénaturent la loi et exigeant d’aller plus loin, notamment en se battant pour son remboursement par la Sécurité sociale. Cela viendra, mais en 1981 seulement, avec Yvette Roudy, première ministre des Droits des femmes de François Mitterrand. « Dans dix ans, alors que la morale de la connaissance se sera substituée à la morale de la contrainte, nous nous étonnerons des violences qui entourent ce débat », avait prophétisé dans l’hémicycle Lucien Neuwirth. Si seulement…

Adrien Rouchaleou

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